samedi, juillet 31, 2021
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    Le supplice de Djamila Boupacha

    Arrêtée et torturée en 1960, cette combattante du FLN est devenue l’une des icônes féminines de la guerre d’Algérie.

    En 1974, en pleine ère Boumediene, 336 786 militants étaient recensés par le ministère des Anciens Moudjahidin. Parmi eux, 10 949 femmes, soit 3,10 % du total. Dans ce pourcentage de femmes combattantes, qui furent une minorité durant la guerre d’Algérie, les fidayates qui opéraient en contexte urbain – soit 2 % seulement du total des femmes moudjahidin – ont fortement marqué les esprits tant français qu’algériens du fait notamment de leur rôle dans la bataille d’Alger de 1957. Iconifiées par le très beau film de Gillo Pontecorvo en 1966 La Bataille d’Alger, ces dernières deviennent les symboles d’une guerre totale dans laquelle la violence imprègne toutes les catégories de la population.

    Nationalisée et FLNisée, cette violence des femmes ne pouvait, cependant, être utile politiquement que sur le mode de l’exceptionnalité. D’où l’arrivée sur le devant de la scène de profils singuliers comme celui de Djamila Boupacha.

    Accusée d’avoir posé un obus piégé à la brasserie des Facultés, à Alger, le 27 septembre 1959, Djamila Boupacha est arrêtée par l’armée française, le 10 février 1960. Pendant un mois, et en toute illégalité puisqu’elle n’est officiellement emprisonnée nulle part, cette dernière est insultée, battue, torturée et violée. Réapparue « miraculeusement » en mars 1960, Djamila Boupacha va très vite incarner le caractère indicible de la guerre d’Algérie, ses dérives les plus violentes et les moins acceptables.

    Dès la prise en charge de son « affaire » par l’avocate Gisèle Halimi, en mai 1960, cette dernière cherche à médiatiser son cas en en faisant le procès des « méthodes de guerre » en Algérie. Dès son retour à Paris, Gisèle Halimi tente donc de mobiliser les intellectuels et les hommes politiques français.

    Après avoir écrit en vain à Charles de Gaulle et à André Malraux, elle pense à Simone de Beauvoir. L’auteure du Deuxième Sexe, très engagée avec Jean-Paul Sartre dans la lutte anticoloniale, semble être la personne idéale pour médiatiser cette histoire. Les deux femmes se rencontrent le 24 mai 1960. Gisèle Halimi lui raconte avec des mots simples et percutants le calvaire de Djamila Boupacha, jeune Algérienne, membre du FLN, mise au secret pendant plus d’un mois, torturée, violée alors qu’elle était vierge et musulmane pratiquante… Simone de Beauvoir répond simplement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gisèle Halimi : « Que vous écriviez un article dans Le Monde. »

    Dans le livre Djamila Boupacha Gallimard, 1961, écrit avec Beauvoir, Gisèle Halimi raconte alors que cette dernière « a dit oui comme une chose qui allait sans dire ». L’article du Monde, intitulé simplement « Pour Djamila Boupacha », paraît dans la foulée, le 2 juin 1960, et commence par ces mots : « Ce qu’il y a de plus scandaleux avec le scandale, c’est que l’on s’y habitue. »S’ensuit une description minutieuse, faite par Simone de Beauvoir, de ce que Djamila Boupacha a subi.

    A sa lecture, on comprend pourquoi cet article eut un tel retentissement. D’un point de vue pratique, c’est lui qui est à l’origine, en France, de la création du Comité de défense pour Djamila Boupacha en juin 1960. Présidé par Simone de Beauvoir, ce comité compte aussi des personnalités de premier plan et des noms prestigieux comme Aragon et Elsa Triolet, Jean-Paul Sartre et Germaine de Gaulle, Jean Amrouche et Aimé Césaire, Édouard Glissant et René Julliard, Anise Postel-Vinay et Germaine Tillion, toutes deux anciennes résistantes et déportées à Ravensbrück.

    Grâce aux actions du comité, le tribunal d’Alger est dessaisi du dossier au profit de celui de Caen et Djamila Boupacha est transférée, par avion militaire, à la prison de Fresnes, le 21 juillet 1960, puis à celle de Pau. Sauvée de la mort, elle restera cependant en prison en France jusqu’à la signature des accords d’Évian, le 18 mars 1962. Dès ce moment pourtant, Djamila Boupacha s’impose comme l’une des grandes icônes féminines de la guerre d’Algérie et comme l’un des mythes nationaux sur lequel le pays se construira ensuite. Portraiturée par Pablo Picasso en décembre 1961, son histoire inspire aussi, la même année, le peintre Roberto Matta pour Le Supplice de Djamila et, en 1962, le musicien Luigi Nono.

    Après la guerre, Djamila Boupacha fut, un temps, utilisée pour asseoir la légitimité symbolique et politique du régime de parti unique mis en place par le FLN ; puis elle a disparu progressivement de la scène publique comme bien d’autres femmes algériennes qui avaient pourtant participé activement à la libération de leur pays.

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