samedi, juillet 31, 2021
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    Isabelle Eberhardt : Une algérienne par passion mystique

    Isabelle Eberhardt (17 février 1877 à Genève – 21 octobre 1904 à Aïn-Sefra, Algérie) est une écrivaine suisse , et Française par mariage.

    Isabelle Eberhardt, Fille illégitime, née d’une mère allemande de Russie, et d’un père né en Arménie, Alexandre Trophimowsky, anarchiste, ex-prêtre converti à l’Islam. Elle s’installe à Bône avec sa mère en 1897 et toutes deux se convertissent à l’Islam. elle prend le parti de la lutte violente contre le pouvoir colonial français, décide de vivre comme une musulmane et s’habille en homme algérien. Elle s’installe tout d’abord à Batna dans les Aurès en 1899 où l’on peut encore voir la maison qu’elle a longtemps habitée et qui tombe en ruines.

    C’est la raison pour laquelle des Batnéens tentent de se rassembler pour tenter de sauver ce patrimoine algérien et européen. Après la mort de sa mère, elle vit plusieurs mois en nomade et rencontre Slimane Ehnni, musulman de nationalité française, sous-officier de spahi. Lors d’un passage par le village de Behima (actuellement Hassani Abdelkrim) accompagnant Si El Hachemi chef religieux de la confrérie des Kadiryas, elle est victime d’une tentative d’assassinat le 29 janvier 1901. La même année elle épouse Slimène (après avoir été contrainte de quitter l’Algérie par les autorités coloniales en 1900), et obtient ainsi la nationalité française.

    Son mariage lui permet de revenir en Algérie, où elle collabore au journal arabophile Akhbar. Elle est envoyée à Aïn Sefra comme reporter de guerre pendant les troubles près de la frontière marocaine. Elle côtoie Maxime Noiré qu’elle qualifie de « peintre des horizons en feu et des amandiers en pleurs ». En novembre 1903, à Beni Ounif, elle fait la connaissance du général Lyautey qui apprécie sa compréhension de l’Afrique et son sens de la liberté. Le 21 octobre 1904, à Aïn Sefra, l’oued se transforme en torrent furieux et la ville basse, où elle résidait seulement depuis la veille, est en partie submergée. Slimane est retrouvé vivant, mais Isabelle périt dans la maison effondrée. Elle repose dans le petit cimetière musulman Sidi Boudjemaâ à Aïn Sefra.

    Ses récits ont été publiés après sa mort et présentent la réalité quotidienne de la société algérienne au temps de la colonisation française. Ses carnets de voyage et ses journaliers rassemblent ses impressions de voyage nomade dans le Sahara.

    Ulike.net avec Wikipedia

    SUD ORANAIS

    En 1904, accompagnée d’un « mokhazni », Isabelle Eberhardt s’enfonce dans le désert Sud Oranais, pour arriver à Kenadsa, où elle s’installe pour commencer une vie nouvelle.
    Kenadsa est située hors frontière et reconnaît la suzeraineté du sultan de Fez. Nous voici donc en territoire marocain, à vingt-cinq kilomètres de Béchar, ville française.
    En réalité, où est la frontière? Où finit l’Oranie, où commence le Maroc? Personne ne se soucie de le savoir…

    L’entrée à la zaouïa
    Trois ou quatre esclaves noirs nous reçoivent. Mon guide leur répète ce que Kaddour ould Barka lui a dit que je suis Si Mahmoud ould Ali, jeune lettré tunisien qui voyage de zaouïa en zaouïa pour s’instruire…
    On me fait donc asseoir sur un sac de laine plié, par terre, pendant qu’on va avertir le marabout actuel, Sidi Brahim ould Mohamed, à qui je fais tenir une lettre d’introduction de l’un de ses khouan d’Aïn Sefra.

    Rangés contre le mur, les esclaves attendent, muets. Deux d’entre eux sont deskharatine. Jeunes, imberbes, ils portent ledjellaba grise des Marocains et un chiffon de mousseline blancheautour de leur crâne rasé. Le troisième, plus noir, plus grand, en vêtements blancs, est un Soudanais, et son visage porte de profondes entailles au fer rouge. Tous trois sont armés de la koumia, le long poignard à lame courte, à fourreau de cuivre ciselé, retenu par un beau cordon en fils de soie de couleur vive, passé en bandoulière.
    Enfin, après un bon quart d’heure d’attente, un grand esclave noir, d’une laideur bizarre, avec de petits yeux vifs et ronds et fureteurs, vient baiser respectueusement les cordelettes de mon turban.
    Il m’introduit dans une vaste cour silencieuse et nue, dont le sol s’abaisse en pente douce.
    Déjà, je respirais une atmosphère de paix un peu inquiétante. Cette succession de portes qui se refermaient sur moi ajoutait à la distance que je venais de parcourir.
    Encore une petite porte basse, et nous entrons dans une grande pièce carrée qui ressemble à l’intérieur d’une mosquée…
    On étend des tapis, je suis chez moi. C’est là que j’habiterai… Dieu sait combien de temps…
    Vie nouvelle
    Des jours vont venir qui passeront sur moi, longs et sans désirs, et ma curiosité se fera douce comme une veilleuse dans la chambre d’un convalescent. Je m’approfondirai dans les secrets de ma conscience tumultueuse. Les grands incendies qui nous enflamment de science, de haine ou d’amour dormiront sous la cendre, je pourrai respirer ma vie d’un souffle égal. – Est-ce donc là ce que je venais chercher ? Toute ma soif va-t-elle enfin s’apaiser, et pour combien de temps ?
    Une pensée de bon nirvana amollit déjà mon coeur : le désert que j’ai traversé était celui de mes désirs. Quand ma volonté se réveillera, il me semble qu’elle voudra des choses nouvelles et que je ne me rappellerai plus rien des souffrances du passé. Je rêve d’un sommeil qui serait une mort, et d’où l’on sortirait armé, fort d’une personnalité régénérée par l’oubli, retrempée dans l’inconscience…
    Réflexions du soir
    Le soir – encore un soir – tombe sur la zaouïa somnolente. Des théories de femmes drapées, flammées de couleurs vives, s’en viennent à la fontaine comme depuis deux siècles d’autres y sont venues, avec la même démarche souple et forte des reins, les pieds nus posés bien à plat sur le sol poudreux, d’autres qui passèrent ici et qui ne sont plus aujourd’hui qu’un peu d’ingrate poussière perdue sous les petites pierres du cimetière de Lella Aïcha.
    Le vent léger frissonne dans les palmes dures d’un grand dattier héroïque, dressé derrière le mur comme un buisson de lances. De tous les arbres, le dattier est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. Il y a de la guerre et du mysticisme, une croyance en l’Unique, une aspiration, dans cet arbre sans branches. L’Islam naquit comme lui d’une idée de droiture et de jaillissement dans la lumière. Il fut l’expression dans le domaine divin des palmes et des jets d’eau.
    Je sens un calme infini descendre dans le trouble de mon âme lasse. Ma légèreté vient de moi-même. Du poids d’un jour brûlant enfin soulevé et de la douceur de l’ombre naissante sur mes paupières sèches.
    C’est l’heure charmante où, dans les villes du Tell, des alcools consolateurs exaltent les cerveaux paresseux… Quand le ciel chante sur les villes, l’homme a besoin de se metre à l’unisson et, manquant de rêve, il boit, par besoin d’idéal et d’enthousiasme.
    Heureux celui qui peut se griser de sa seule pensée et qui sait éthériser par la chaleur de son âme tous les rayons de l’univers !
    Longtemps j’en fus incapable. Je souffrais de ma faiblesse et de ma tiédeur. Maintenant, loin des foules et portant dans mon coeur d’inoubliables paroles de force, nulle ivresse ne me vaudra celle qu’épanche en moi un ciel or et vert. Conduite par une force mystérieuse, j’ai trouvé ici ce que je cherchais, et je goûte le sentiment du repos bienheureux dans des conditions où d’autres frémiraient d’ennui …
    Soirs de Kenadsa
    .. Eternelle féérie des soirs du Sud, quotidienne et jamais pareille. Heure triste, presque angoissante!
    Tout à coup on sent le désert s’assombrir et se refermer, comme pour garder à jamais les intrus.
    Sur le sentier qui longe le rempart, les femmes du ksar viennent à la fontaine de Sidi Embareck. Dans l’illumination du soleil couchant, leurs voiles ont des teintes d’une intensité inouïe. Les étoffes chatoient, magnifiées, semblables à des brocarts précieux. De loin, on dirait les ksouriennes vêtues des soies les plus rares, brodées d’or et de pierreries. Conscientes un peu de leurs grâces, ces femmes s’agitent, leurs groupes se mêlent, et la gamme violente des couleurs changent sans cesse, comme un arc-en-ciel mobile.
    Quelques-unes, des Soudanaises ou des nomades surtout, ont des mouvements purs, des poses impeccables, des cambrures de reins et des courbes de bras pour élever jusqu’à leur épaule les lourdes amphores pleines. Il y en a dont le visage est beau de traits et d’expression, avec une sensualité timide et farouche à la fois dans le regard, et tout à coup l’éclair brusque d’un sourire, où éclate librement l’ardeur des sens.
    Une forte odeur de peau moite et de cinnamome monte des groupes dans la tiédeur de l’air.
    Des hommes, Nègres ou nomades, Doui Menïa, Ouled Djerir, Ouled Nasser, viennent abreuver leurs chevaux.
    Tandis que les esclaves noirs rient et plaisantent avec les femmes qu’on ne daigne même pas leur cacher, les hommes du désert regardent celles-ci du coin de l’oeil, avec de courtes flammes dans leurs prunelles fauves.
    Combien d’intrigues se sont ainsi nouées près de l’Aîn Sidi Embarek, tandis que les chevaux, las, tendaient leurs naseaux au jet frais de l’eau souterraine !
    Par des gestes à peine esquissés, par de brefs regards, nomades et femmes se comprennent et se font des promesses troublantes pour les heures propices des nuits.
    Là encore, je retrouve un peu de la poésie, des amours nomades qui, si souvent, finissent dans le sang.
    Les juives, moins surveillées, plus hardies, abordent librement les hommes, distribuent des oeillades provocantes, sous leurs paupières qu’ont rougies les fumées âcres des palmes sèches, dans les échoppes noires du Mellah.


    C’est l’heure libre et gaie, l’heure où, loin de l’autorité pesante des hommes, les femmes jasent et rient, et jouent le jeu dangereux, le jeu éternel de l’amour.

    Dans le Mellah
    (Un jour une forte fièvre l’envahit et fait naître en elle d’étranges visions. …)
    Un grand silence pesait sur la zaouïya accablée de sommeil. C’était l’heure mortelle de midi, l’heure des mirages et des fièvres d’agonie. La chaleur s’épanouissait sur les terrasses incandescentes et sur les dunes qui scintillaient au loin.
    On m’avait couchée sur une natte, dans un réduit donnant sur une terrasse haute. La petite pièce s’ouvrait toute grande sur le ciel de plomb et sur le désert de pierre et de sable qui brûlait sous le soleil.
    Aux poutrelles de palmier du plafond pendait une petite outre en peau de bouc, dont l’eau s’égouttait lentement dans un grand plat de cuivre posé à terre.
    Toutes les minutes, la goutte tombait, sonnait sur le métal, avec un bruit clair et régulier, d’une monotonie de tic-tac d’horloge d’hôpital ou de prison, et ce bruit me causait une souffrance aiguë, comme si la goutte obstinée était tombée sur mon crâne en feu.
    Accroupi près de moi, un esclave soudanais,aux joues marquées de profondes entailles, agitait en silence un chasse-mouches de crin (…).
    Pendant des instants longs comme des années, j’imaginais le soulagement que j’éprouverais quand il aurait enlevé le plat sur mon ordre, et quand la goutte d’eau tomberait enfin sur le sol battu, avec un bruit mat. Mais je ne pouvais parler, et la goutte tombait toujours, sonnait inexorable sur le cuivre poli.
    Les poutrelles du plafond s’évanouirent, un ciel s’enfonça devant mes yeux. Maintenant, c’étaient des palmes d’un bleu argenté qui se balançaient et bruissaient au-dessus de ma tête.
    (…) J’étais couchée dans une séguia, sur de longues herbes aquatiques, molles et enveloppantes comme des chevelures. Une eau fraîche coulait le long de mon corps et je m’abandonnais voluptueusement à la caresse humide.
    Un autre ruisselet chantait à portée de ma bouche. Parfois, sans faire un mouvement, je recevais l’eau glacée entre mes lèvres ; je la sentais descendre dans mon gosier desséché, dans ma poitrine où s’éteignait peu à peu l’intolérable brûlure de la soif, l’eau, l’eau bienfaisante, l’eau bénie des rêves délicieux !
    Je m’abandonnais aux visions nombreuses, aux extases lentes du Paradis des Eaux…il y avait là d’immenses étangs glauques sous des dattiers gracieux ; là coulaient d’innombrables ruisseaux clairs ; des cascades légères ruisselaient des rochers couverts de mousses épaisses ; de toutes parts des puits grinçaient, répandant alentour des trésors de vie et de fécondité…
    Quelque part très loin une voix monta (…).
    La voix troubla mon repos. De nouveau mes yeux s’ouvrirent sur la petite chambre d’exil.
    L’homme des mosquées annonçait la prière du jour (…)
    J’étais tout à fait éveillée maintenant. Mes yeux aux paupières meurtries et alourdies s’ouvraient avidement sur la splendeur du soir.
    Soudain une tristesse infinie descendit dans mon âme. Des regrets enfantins m’envahissaient.
    J’étais seule, seule dans ce coin perdu de la terre marocaine, et seule partout où j’avais vécu et seule partout où j’irai, toujours… Je n’avais pas de patrie, pas de foyer, pas de famille… J’avais passé, comme un étranger et un intrus, n’éveillant autour de moi que réprobation et éloignement (…)
    Sur aucun point de la terre aucun être humain ne songeait à moi et ne souffrait de ma souffrance.
    Plus lucide, calmée, j’ai méprisé ma faiblesse et j’ai souri.
    Si j’étais seule, n’était-ce pas parce que je l’avais voulu aux heures conscientes où ma pensée s’élevait au-dessus des sentimentalités lâches du cœur et de la chair également infirmes ?
    Etre seul, c’est être libre, et la liberté était le seul bonheur nécessaire à ma nature.
    Alors, je me dis que ma solitude était un bien.
    Un souffle chaud se leva vers l’ouest, un souffle de fièvre et d’angoisse. Ma tête déjà lasse retomba sur l’oreiller ; mon corps s’anéantissait en un engourdissement presque voluptueux ; mes membres devenaient légers, comme inconsistants.
    La nuit d’été, sombre et étoilée, tombait sur le désert. Mon esprit quitta mon corps et s’envola de nouveau vers les jardins enchantés et les grands bassins bleuâtres du Paradis des Eaux.
    Moghreb
    Quel soulagement allant jusqu’à la volupté, quand le soleil baisse, quand les ombres des dattiers et des murs s’allongent, rampent,éteignant sur la terre les dernières lueurs.

    La morne indifférence qui s’empare de moi, aux heures de malaise dans la journée, se dissipe; et c’est de nouveau d’un oeil avide et charmé que je regarde la quotidienne splendeur de ce décor déjà familier de Kenadsa, qui est d’une beauté simple avec ses lignes sobres et ses couleurs à la fois chaudes et transparentes qui relèvent brusquement la monotonie des premiers plans, tandis que des vapeurs diaphanes noient les lontains.
    C’est très doux et très consolant cette renaissance de l’âme tous les soirs.
    Dans les jardins, la dernière heure chaude du jour s’écoule pour moi doucement, en de tranquilles contemplations, en des entretiens paresseux coupés de longs silences (…)
    Etre sain de corps, pur de toute souillure, après de grands bains d’eau fraîche, être simple et croire, n’avoir jamais douté, n’avoir jamais lutter contre soi-même, attendre sans crainte et sans impatience l’heure inévitable de l’éternité.- C’est bien la paix, le bonheur musulman, – et qui sait ? peut-être bien la sagesse…
    Certes ici, les heures monotones s’écoulent avec la douceur et la tranquillité d’une rivière en plaine, où rien ne se reflète, sinon des nuées très vaporeuses qui passent et ne reviennent pas.
    Peu à peu je sens les regrets et les désirs s’évanouir en moi. Je laisse mon esprit flotter dans le vague et ma volonté s’assoupir.
    Dangereux et délicieux engourdissement, conduisant insensiblement, mais sûrement, au seuil du néant.
    Ces jours, ces semaines, où il ne s’est rien passé, où on n’a rien fait, où on n’a même tenté aucun effort, où on n’a pas souffert, à peine pensé, faut-il les rayer de l’existence et en déplorer le vide ? Après l’inévitable réveil, faut-il, au contraire, les regretter, comme les meilleures peut-être de toute la vie ?
    Je ne sais plus.
    A mesure seulement que passe dans mon sang la sensation de vieil Islam immobile, qui semble être ici la respiration même de la terre, à mesure que s’en vont mes jours calmés, la nécessité du travail et de la lutte m’apparaît de moins en moins. Moi qui, naguère encore, rêvais de voyages toujours plus lointains, qui souhaitais d’agir, j’en arrive à désirer, sans oser encore me l’avouer bien franchement, que la griserie de l’heure et la somnolence présentes puissent durer, sinon toujours, au moins longtemps enore.

    Pourtant, je sais bien que la fièvre d’errer me reprendra, que je m’en irai; oui, je sais que je suis encore bien loin de la sagesse des fakirs et des anachorètes musulmans.
    Mais ce qui parle en moi, ce qui m’inquiète et qui demain me poussera encore sur les routes de la vie, ce n’est pas la voix la plus sage de mon âme, c’est cet esprit d’agitation pour qui la terre est trop étroite et qui n’a pas su trouver en lui-même son univers.
    Finir dans la paix et le silence de quelque zaouïa du Sud, finir en récitant des oraisons extatiques, sans désirs ni regrets, en face des horizons splendides.
    Au fond, cela serait la fin souhaitable quand la lassitude et le désenchantement viendront après des années.

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