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    Artiste peintre, algérienne d’adoption Bettina Heinen-Ayech : L’osmose avec le cosmos

    Abdelwahab BoumazaPublié dans El Watan le 25 – 11 – 2004

    Bettina Heinen-Ayech ? C’est l’histoire d’une femme allemande, artiste peintre, qui, une fois qu’elle les a découvertes, voue une passion et un amour sans pareil pour la nature algérienne, pour l’Algérie. Vivant depuis plus de quarante ans à Guelma, soit depuis 1963, Bettina Heinen-Ayech continue son long voyage dans la diaprure et la mélodie d’un éden longtemps cherché et enfin trouvé.

    Avec sa palette richement colorée, Bettina s’adonne à l’art d’apprendre à regarder, à contempler la nature, et indubitablement elle l’apprend à tout esthète qui risque un œil sur ses aquarelles. Inlassablement et avec cette jouissance que procure l’œuvre d’art, elle glorifie la nature et fait son éloge, laquelle à son tour le lui rend bien, dans une parfaite osmose, dirait-on. Même au plus fort du terrorisme, dans les sombres années noires, elle n’a pas pu quitter l’Algérie, son milieu naturel, dirait-on, où elle évolue comme un poisson dans l’eau ou un oiseau enivré et libre dans les éthers.

    Elle en est à une centaine d’expositions, dont plusieurs à l’étranger, où l’âme du paysage algérien est montrée dans toute sa plénitude, toute sa grâce et toute sa générosité. Plusieurs livres et films lui ont été consacrés, qui parlent de sa vie et de son art. Son travail de l’aquarelle est minutieux et positivement lent ; aussi son aquarelle est d’une intensité telle que beaucoup la prennent malgré eux pour de la peinture à l’huile. Au fil des ans, selon des critiques d’art, elle a su s’imposer comme l’un des chefs de file de la peinture figurative contemporaine. De nombreux musées de par le monde possèdent ses œuvres.

    La nature algérienne l’a subjuguée
    Artiste travaillant en plein air, infatigable, généreuse, « elle laboure le paysage comme le fellah la terre », disait d’elle Ali Hadj-Tahar. De la nature, elle parle merveilleusement bien : « J’ai devant moi une magnifique nature qui m’impressionne, une nature qui a formé ma technique. Vous savez, la nature est si vieille et toujours si belle, pérenne et éternelle, elle vivra des milliers d’années après moi. Devant cette grandeur immortelle, on s’oublie soi-même. Ce n’est pas comme devant quelque chose que nous savons inexorablement évanescent. »

    Ayant à décrire en deux mots les paysages de l’Algérie, elle dit cela : « Dès mon arrivée en Algérie, peu à peu, au contact de la nature, ma personnalité se transformait sensiblement et je me dépouillais peu à peu de mes préjugés d’Européenne. J’écoutais la nature, si belle à Guelma : la montagne du sud, la Mahouna, ses champs, se mirent à captiver tous mes fantasmes ; je la peignais au printemps, pendant que le vert de ses champs piqués de points rouges – coquelicots – est éclatant de tous ses tons, loin du vert épais de l’Europe ;

    en été, lorsque ses sommets bleus et violets s’élèvent au-dessus de l’or miraculeux de ses étendues de blé ; en hiver, lorsque le rouge de la terre possède une incroyable force, si difficile à atteindre ! » Une nature si éclatante de splendeur que sa technique de l’aquarelle a changé ou qu’elle est à l’origine d’une nouvelle technique. Elle dit à ce propos : « L’air de Guelma est si sec que ma technique de l’aquarelle s’en est trouvée changée.

    Avant et ailleurs, en Europe, je laissais – et je le fais toujours quand j’y travaille – entre deux taches de couleurs différentes des frontières de blanc pour qu’elles ne coulent pas l’une sur l’autre. A Guelma, l’air est si sec que je peux mettre les deux taches côte à côte, sans aucune crainte. Ce qui me permet d’exprimer dans l’aquarelle ce que je veux dire, ce que j’ai à dire. »

    Modeste, Bettina répond à la question de savoir si elle a inventé quelque nouvelle technique dans l’exécution d’une aquarelle en ces termes : « C’est que je fais tache, à côté de tache, comme pour la mosaïque. C’est cela qui donne de la luminosité à mes tableaux, et c’est ce qui fait dire de mes tableaux qu’ils sont fortement colorés. En vérité, cela n’est pas dû aux fortes couleurs, mais à la technique utilisée, tache à côté de tache, point à côté de point.

    Je réfléchis longtemps avant d’appliquer la tache, parce qu’une fois faite, je ne peux pas la corriger, elle doit être à la place qu’il faut, ainsi que la couleur. Cela doit être mûrement réfléchi à l’avance, comme pour la “fresco buono”. Cette technique est plus délicate, plus longue. Je ne fais pas d’esquisse d’aquarelle. Il faut savoir que je viens de la peinture murale. J’avais étudié la peinture murale, plusieurs genres de fresques, pendant quatre années. »

    Lalla Mahouna
    Cependant, ce qui intrigue celui qui s’intéresse quelque peu à l’aquarelle de Bettina, c’est le fait de voir toujours omniprésents des tableaux de la montagne mythique la Mahouna (1411m) (Lalla Mahouna, la femme couchée, selon la tradition populaire) au flanc de laquelle s’égrène la ville de Guelma et au pied de laquelle coule l’oued Seybouse. Y a-t-il un secret quelque part pour qu’elle la repeigne ainsi sans arrêt ? A ce sujet, elle dira : « Pour peindre d’autres régions, c’est facile : il faut s’y déplacer.

    Mais ce n’est pas là le secret. Le secret, c’est que plus je peins la région de Guelma, plus je crois la connaître et plus elle reste inconnue ! Je cherche et je recherche toujours cet inconnu qui y réside. Par exemple, vous êtes marié, est-ce que vous connaissez vraiment votre partenaire ? Jamais de la vie ! Vous êtes toujours confronté à l’inconnu. Un autre exemple : je vais au Sahara au moins une fois par an, ce n’est pas suffisant, pourtant, chose étrange, chaque fois que je vois les mêmes paysages que j’ai peints l’année passée, une envie irrésistible me prend de les repeindre encore une fois, ce que je fais généralement.

    Pourquoi ? Parce que, plus tard je l’ai compris, je sais que je n’en ai pas encore tout donné. Sur la route de Aïn Larbi, par exemple, vous montez puis vous redescendez dans un vallon, puis, sur la première colline, vous regardez en bas : c’est mon paysage préféré. C’est une architecture de caisse, ça veut dire de théâtre, parce que la perspective en est limitée, la Mahouna en constitue la limite. Vous avez l’avant-plan, le milieu ou la vallée, et après la route monte vers la Mahouna, vers Aïn Larbi. La perspective est limitée comme dans un théâtre, comme dans une caisse. Je préfère ce paysage-là à tous les autres, la preuve, je l’ai fait plus de 300 fois. Chaque année, je le peins au moins deux fois, je ne m’en lasse jamais, il ne finit pas de m’étonner.

    Ce paysage, je le vois toujours nouveau ; son cycle végétal mis à part, dans son immuabilité, il se renouvelle sans cesse en quelque sorte. » Un rapport mystique avec la nature, sans nul doute. Toujours est-il que, devant elle, elle est en pleine exaltation, dans un état extatique, dans le nirvana, devine-t-on. Aussi dira-t-elle qu’elle vit le cycle de la nature, qu’elle le voit, qu’elle le vit et qu’elle le montre dans ses aquarelles. Pour elle, par exemple, elle constate avec ses yeux d’artiste que « l’aspect d’une fleur qui se fane est tout à fait comme le visage d’un vieil homme qui se meurt ». Cependant, on ne peut parler de Bettina sans parler de ses maîtres Erwin Bowien, Ferdinand Hodler, Segantini Giovanni (Suisse) et Edward Munch, expressionniste norvégien. Mais surtout du premier, Erwin Bowien, peintre et écrivain (1899-1972), un ami de sa famille, qui lui a donné « des racines et une colonne vertébrale », selon ses mots.

    Erwin, son maître
    C’est lui qui l’incitait sans cesse à travailler, car un peintre qui ne travaille pas tous les jours risque dans quelques mois de n’être plus peintre du tout. Il perdra ses capacités tout comme un danseur ou un pianiste qui n’exerce pas journellement son corps ou ses doigts. Plusieurs fois, il eut l’occasion de venir en Algérie, d’abord en 1935, où il fit un périple durant lequel plusieurs tableaux verront le jour ; puis longtemps après, il reverra l’Algérie, avec le désir et la volonté de travailler avec son ancienne et principale élève, Bettina Heinen-Ayech, qui était venue s’installer juste après l’indépendance avec son époux dans la petite ville agricole de Guelma, qui le fascinait.

    Cette région avait la particularité de posséder des paysages bariolés de couleurs, des champs de blé en camaïeu, piqués de coquelicots, des oliveraies, des monts, le fertile bassin de la Seybouse, etc. Il reviendra à Guelma à quatre reprises, jusqu’à sa mort survenue en 1972. On le vit travailler avec acharnement. De nombreux sujets l’intéressèrent, la belle allée d’eucalyptus entre Guelma et Héliopolis (qui n’existe plus, les arbres ayant été abattus il n’y a pas longtemps), la cascade pétrifiée de Hammam Meskhoutine, les toits en tuiles rouges de Guelma (vieux bâti qui tend à disparaître, on lui préfère le béton).

    Dans plusieurs villes, il fit des huiles ou des pastels. Deux expositions lui ont été consacrées à Alger à titre posthume, la première en 1976 à la galerie Racim et la seconde en 1985 au Centre culturel allemand. Malheureusement, aucune institution publique algérienne ne possède une quelconque œuvre du peintre. A la question de savoir ce qu’elle ferait si elle avait à choisir une deuxième fois entre rester en Europe et venir vivre et peindre en Algérie, à Guelma, elle répond sans hésiter une seconde : « Je reviendrais en Algérie, pour échapper au stress de l’Europe et au superflu. Je reviendrais, rien que pour la “solitude” de Guelma, cette solitude qui nourrit l’âme.

    A chaque fois que je passe quelque temps en Europe, j’ai toujours hâte de regagner Guelma. » Et d’ajouter que jusqu’ici elle a eu le temps de travailler, de réaliser son œuvre ; elle n’a jamais senti une quelconque agressivité, et encore moins une agression, de quelque côté que ce soit. Quant à l’influence de l’Algérie sur son travail artistique, elle dit : « Cette terre d’Islam a fait une autre éducation en moi. Je vois le monde avec d’autres yeux. Léonard de Vinci disait : “L’art est de peindre l’être humain avec son âme.” Je vois l’être humain avec une âme imprégnée d’Islam, c’est-à-dire d’une façon différente par rapport à ce que je voyais dans ma jeunesse. Quand je fais un portrait, je vois l’âme de l’être humain avec l’éducation d’un musulman, maintenant différemment qu’auparavant. »

    Parcours
    Née le 3 septembre 1937 à Solingen (Allemagne), ville réputée pour sa fabrique de coutellerie, Bettina Heinen-Ayech vivra dans une famille d’artistes et d’intellectuels, son père, journaliste et poète, et sa mère, une femme esthète et cultivée, ainsi que le grand peintre et écrivain Erwin Bowien, un ami de la famille. A l’Ecole des beaux-arts de Cologne de 1954 à 1957, elle apprendra avec le professeur Otto Gester les fresques murales et les nus.

    Durant une période de 1957, elle fréquentera l’Académie des beaux-arts de Munich, où elle s’intéressera aux fresques murales et au portrait avec le professeur Hermann Kaspar. De 1957 à 1958 à l’Académie royale des beaux-arts de Copenhague (Norvège), avec le professeur Paul Soerensen, elle peindra les paysages scandinaves, subjuguée surtout par le soleil de minuit. A la faveur d’une bourse d’études décernée par le ministère de la Culture, elle voyagera à Paris en compagnie de son maître Erwin Bowien, où elle apprendra une foule de choses, elle connaîtra Abdelhamid Ayech et la cause algérienne, qu’elle épousera plus tard (les deux).

    NB : Une exposition de l’artiste peintre se tient au Musée national des beaux-arts d’Alger, dont le vernissage était prévu hier à 17 h 30. Elle durera deux mois.

    Source 

     

     

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