samedi, juillet 31, 2021
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    La cour du génie. – Le bain. – Une volière. – Triste découverte. – Le trésor du bey. – Ce que devinrent les femmes du harem.

    On pénètre dans le pavillon dit de la direction du génie par la petite porte de communication qui se trouve entre le kiosque et le réduit du cafetier du bey.

    La cour du génie est également entourée d’un péristyle de cinq arcades ogivales sur chaque côté. On reconnaît au premier coup d’œil que cette partie du bâtiment était autrefois une maison isolée annexée au palais par la suppression de l’un de ses murs mitoyens, remplacé ensuite par une colonnade. La cour de cette maison fut transformée en un vaste bassin où les femmes du harem pouvaient prendre des bains froids. L’eau jaillissait de ce réservoir, s’élevait à une grande hauteur et retombait en cascades dans de vastes coupes superposées et d’inégales dimensions, sur le bord desquelles un artiste fort habile avait sculpté d’élégantes rosaces et de gracieux enroulements. Dans les eaux du réservoir vivaient en grand nombre de petits poissons rouges, dont les femmes prenaient soin.

    Tout cela a été transformé depuis l’occupation française. On a comblé le bassin avec de la terre végétale, dans laquelle on a planté quelques acacias. De l’ancien jet d’eau, il ne reste que la conque inférieure.
    Sur l’un des côtés de la cour, un escalier descend dans de vastes chambres voûtées qui s’étendent sous le palais, le long de la rue Caraman. Là se trouvait une étuve ou bain maure, exclusivement affecté à l’usage du bey et de son personnel féminin.

    Chaque jour, un certain nombre de mulets, chargés de grandes outres en peau de bœuf, apportaient de la rivière qui coule au pied de la ville l’eau nécessaire au palais. Cette eau, versée dans une sorte de poterne, arrivait de l’extérieur à l’intérieur du palais par des conduits en poterie.
    Au-dessus du bain maure étaient les chambres de repos des baigneuses.

    L’une de ces chambres contenait une immense volière, dans laquelle on entretenait des rossignols, des chardonnerets, des canaris et autres oiseaux chanteurs.

    Le premier étage de la cour du génie, autour duquel règne également une galerie à arcades, contient une série d’appartements ornés avec une certaine élégance. C’était autrefois le logement particulier de Fathma, non pas la fille du bey, mais celle du cheik des Hanencha.

    La partie de logement où se trouvent le salon et le cabinet de travail du directeur des fortifications est couverte de peintures à fresque, au milieu desquelles on lit encore quelques restes d’inscriptions arabes, dont voici la traduction :
    « O toi qui entres dans cette habitation ! que Dieu te garde. » – « Louange à Dieu; qu’il répande ses faveur: sur celui qui a édifié cette habitation. » – « La patience est la clef du contentement. » – « Soyez le bienvenu ! »

    Il y a quelques années, un domestique, en fouillant dans le fond d’un bûcher, en retira les restes d’un crâne humain. On fit aussitôt une perquisition plus minutieuse, qui amena la découverte, au milieu de débris de bois et de charbon, de plusieurs autres crânes. A qui avaient appartenu ces restes ? Quelques indigènes bien informés nous rappelèrent que, lors de la retraite de notre armée en 1836El hadj Ahmed avait mis à prix la tête des Français, et qu’il récompensa tous ceux qui lui rapportèrent ces preuves barbares de notre insuccès.

    En quittant la cour du génie, on entre dans celle où se trouvent actuellement les bureaux de l’état-major de la division et ceux de la direction provinciale des affaires arabes. Cette cour est entièrement pavée en marbre et ornée de fort jolies colonnes. Le ciel ouvert du milieu était autrefois garni d’un solide treillis en fer que nous avons supprimé, n’ayant pas les mêmes raisons que le bey pour nous tenir en cage.
    On a longtemps prétendu que de ce côté du palais étaient enfouis les trésors accumulés par El hadj Ahmed bey.

    Quelques .individus dignes de foi assurent qu’en l836, peu de temps avant la première expédition contre Constantine, le bey fit évacuer par ses femmes les chambres qui se trouvent autour de la cour de l’état-major; en même temps, il y amena un maçon et son manœuvre, et les fit travailler pendant plusieurs jours, sans que personne communiquât avec eux et pût voir leur besogne. Enfin, un soir, il y eut grand émoi dans le logement où se tenaient les mameluks et les esclaves nègres. Le bey était venu lui-même leur ordonner de fouiller autour du palais pour chercher le manœuvre du maçon, qui, disait-il, venait de prendre la fuite. Malgré toutes les perquisitions possibles, tant dans les dépendances du palais que dans le reste de la ville, cet ouvrier ne pût être découvert. Quant au maçon lui-même, les esclaves du bey le retrouvèrent dans la cour où il avait dû travailler, mais il était pourfendu par un épouvantable coup de sabre et noyé dans son sang. Depuis cette époque, le bruit se répandit en ville que le bey l’avait tué pour faire disparaître avec lui le secret du lieu où étaient murés ses trésors.

    Quand El hadj Ahmed bey eut fait sa soumission, en 1848, on l’amena à Constantine, et il habita pendant quelques jours le palais où avait été jadis le siège de sa puissance. On se souvint alors des bruits qui avaient circulé, et l’on dit à l’ex bey qu’il était libre de faire enlever ce qui lui appartenait, si toutefois il était vrai qu’il eût caché de l’argent dans le palais. El hadj Ahmed sourit, dit-on, en entendant cette offre généreuse.
    « Je n’ai rien caché ici, répondit-il. Plût à Dieu que j’eusse pris cette précaution, car mes faux amis ne m’auraient pas dévalisé, comme ils l’ont fait, de tout ce que j’avais emporté dans ma fuite. »

    Cette réponse parait concluante ; cependant je ne veux pas passer sous silence une circonstance curieuse, qui se rapporte encore à ce sujet et remonte à moins d’une vingtaine d’années.

    Un Maltais écrivit un jour de Tunis qu’un indigène, jadis employé comme manœuvre dans l’ancien palais du bey, lui avait révélé l’existence du trésor caché par l’ex-bey, et qu’il demandait l’autorisation d’entreprendre des fouilles. Ce manœuvre était probablement celui qui était parvenu à s’échapper jadis. Aucune suite toutefois ne fut donnée à cette affaire, on s’en est toujours rapporté à l’affirmation du bey.

    Dans une chambre du beylik, on trouva de grands flacons remplis de sulfate de quinine, hermétiquement fermés, et dont le bey faisait probablement fort peu de cas. On découvrit aussi des caisses qui avaient appartenu au payeur de l’armée, des débris de voitures que nous avions abandonnées, et nous fûmes fort surpris de retrouver les roues de ces voitures ajustées à des affûts de canon placés en batterie sur les remparts de la ville. Ces trouvailles éveillèrent en nous de pénibles souvenirs.

    Une chambre du palais était remplie de toiles de coton imprimées, à l’usage des femmes du harem. Parmi ces étoffes, on découvrit un morceau de drap blanc, où était tracé en gros caractères le nom de M. Cunin Gridaine, fabricant à Sedan. Je proposai au général Valée d’utiliser une partie de ces percales, en les faisant confectionner en chemises pour nos malades, par les esclaves que le bey nous avait laissées. Ma proposition fut approuvée et mise immédiatement à exécution. Mais les femmes d’Ahmed, habituées à une vie de mollesse et de sommeil, savaient à peine coudre, et n’avaient ni dés ni aiguilles.

    Je me fournis d’aiguilles et de dés auprès des soldats qui gardaient le palais; je donnai deux cantinières pour chefs ouvrières aux esclaves, et je parvins bientôt à envoyer plusieurs centaines de chemises à nos blessés, qui pour la plupart n’en avaient pas. Dans les premiers jours les femmes d’Ahmed s’exécutaient de bonne grâce ; mais ces dés avaient servi à des carabiniers : ces ouvrières improvisées, pour pouvoir coudre, furent obligées d’envelopper de linge leurs petits doigts. Ces occupations parurent d’abord les distraire ; elles se plaisaient surtout à faire remarquer leurs mains potelées et mignonnes, dont le travail n’avait pas altéré la forme et la blancheur. Bientôt pourtant la couture les ennuya, et elles se couchèrent, en alléguant pour prétexte qu’elles avaient mal à la tête, qu’elles étaient malades, et quand je leur répondais que j’étais médecin, elles n’en continuaient pas moins à jouer la comédie et à me présenter le bras pour prouver qu’elles avaient la fièvre.
    « Toubib merida, médecin, me disaient-elles d’un ton lamentable, je suis malade.  »

    Cette disposition maladive persista jusqu’à la vue du sabre dont les cantinières crurent devoir s’armer pour les effrayer.

    Aïcha nous envoya plusieurs fois du café préparé à la manière des indigènes. Des ordres sévères furent donnés pour faire respecter les femmes du harem. La plupart se trouvaient naturellement défendues par une laideur repoussante; les négresses surtout étaient hideuses. L’une d’elles eût été digne par sa carrure monstrueuse de figurer dans un cabinet d’histoire naturelle: ses bras étaient de vrais poteaux et tout son corps était taillé bien plutôt sur le patron de l’hippopotame que sur celui de la race humaine.

    « Tandis qu’on prenait dans le palais une foule de précautions pour empêcher qu’une communication pût s’établir du dehors avec les femmes renfermées dans le harem ; tandis qu’on remettait le soir toutes les clefs à la belle Aïcha, afin qu’elle pût fermer les portes du sérail sur elle-même, celle-ci profitait de la sécurité qu’elle nous devait, pour travailler sans relâche, aidée de ses compagnes, à faire une brèche dans un mur de clôture. On s’aperçut de la brèche; mais un grand nombre de femmes avaient déjà pris la fuite et s’étaient retirées chez les habitants de la ville.
    « Le général Valée ne savait quel parti prendre à l’égard de ces femmes, qui toutes demandaient leur liberté. On ne pouvait les abandonner ainsi et sans asile.

    Le général eut l’idée de les remettre sous la sauvegarde du muphti, qui, après avoir refusé d’abord, finit par consentir à les recevoir. Deux d’entre elles qui étaient de Constantinople, où elles avaient leurs parents, s’adressèrent au prince, afin qu’il eût pitié d’elles et qu’il les fît conduire à Bône, où elles pourraient s’embarquer pour leur ancienne patrie. Ces deux femmes avaient tout au plus quinze à seize ans; elles étaient jolies et le son de leur voix était d’une douceur ineffable : on ne résista pas à leurs prières.

    « Quant aux femmes qui se retirèrent chez le muphti, elles n’ont probablement pas dû s’applaudir beaucoup de la chute de leur ancien maître car, dès leur arrivée, le muphti commença par les dépouiller de tous les bijoux qu’elles avaient emportés et qui appartenaient au bey. Je crois bien que, trafiquant de ces esclaves comme d’un vil troupeau, le prêtre musulman les aura vendues par la suite à quelque chef de tribu (1). »

    1. Docteur Baudens

     

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